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Chapitre 10

— Un cheval… soupira Ceyaolt. Je déteste ces bestioles.


Le cheval renâcla, conscient du dégoût qu’il provoquait.


— Je peux demander à Azcalt de nous tirer, mais il va lui falloir un guide, et je ne suis pas en état.


Il se tourna vers Sohan.


— Je pense qu’elle t’accepterait volontiers Xochitluchuy.


Sohan grogna en aidant Ceyaolt à monter à l’arrière de la charrette.


— Je suis un piéton moi, je n’ai jamais appris à contrôler un griffon. Je peux essayer, mais pas garantir de la qualité du transport. Et puis, j’ai déjà payé l’aubergiste pour son cheval.


— Si ça ne change pas des griffons que nous avons ici, je serais là pour t’aider, dit Lyvuun en lançant un regard à l’aubergiste qui les observait à distance respectable.


Visiblement, l’homme lui en voulait toujours de l’avoir brusqué plus tôt dans la matinée.

— Puis lui sera content de récupérer son cheval.


Installer dans la charrette, Ceyaolt demanda :


— L’une de vous deux pourrait me ramener mon Tepoztopilli ? Je vais en avoir besoin pour m’habituer à…


Il montra son œil manquant.


— Bon, vous avez gagné, abdiqua Sohan.


La jeune femme redescendit de la charrette et fouilla dans les affaires qu’avait amenées Lyvuun. Quand elle l’eut trouvé, elle le tendit au blessé.


— Ça risque d’être long avant que tu retrouves ton niveau, annonça-t-elle, fataliste.

Ceyaolt haussa les épaules.


— Je vais avoir un peu de temps. Et ça m’apprendra la prudence.


Sohan sourit faiblement.


— Ta façon de voir le bon côté des choses m’impressionne.


Elle se tourna vers Lyvuun et indiqua l’aubergiste de la tête.


— Tu vas lui dire qu’on n’a pas besoin de son cheval finalement ? Ça te donnera l’occasion de t’excuser de lui avoir démis les cervicales.


Avec un vrai sourire, elle ajouta :


— Et je veux bien récupérer mon argent !


Lyvuun soupira.


— D’accord… Et oui, il a plutôt intérêt le rendre cet argent !


La jeune femme se dirigea d’un pas décidé vers l’homme qui eut un mouvement de recul en la voyant approcher. Levant ses mains, Lyvuun lui indiqua qu’elle ne l’agresserait pas.


— Nous avons discuté avec mes amis et tout compte fait nous ne prendrons que la charrette.


L’aubergiste parut soulagé de cette nouvelle et fit un pas pour ramener l’animal à l’écurie.


— Pas si vite ! Si nous ne prenons pas le cheval, nous vous reprenons l’argent. Argent qui n’aurait jamais dû vous être proposé, soit dit en passant.


— Ça peut compenser la location de la charrette, déclara l’homme pris tout un coup d’un élan de courage.


Lyvuun se mordit la lèvre pour garder son sang froid, elle lui adressa un sourire crispé et insista :


— Mon amie aimerait récupérer la somme qu’elle vous a donnée pour cet animal. Nous ne le prenons plus, vous nous rendez l’argent.


L’aubergiste sortie la bourse de sa poche et la regarda avec avidité, il était rare qu’il se fasse autant en avec si peu de clients. Lyvuun tendit la main, impatiente d’en finir.


— Ton canasson ne vaut même pas la moitié de ce qu’il y a là-dedans, râla-t-elle.


Comme l’homme ne sembla pas décidé à s’exécuter, la chevaucheuse récupéra elle-même son dû et fit demi-tour pour rejoindre ses amis. Elle lança la bourse à Sohan qui la rattrapa au vol.


— Le compte y est ? C’est pas que je ne lui fais pas confiance, mais je préfère être sûre.

La jeune espionne compta rapidement les pièces et hocha la tête.


— Il y a un peu plus, mais vu l’état des chambres et qu’on a failli se faire tuer, sans compter Kaya, je pense qu’on les mérite.


Elle rangea la bourse à sa ceinture et claqua des mains.


— Bon ! Allons chercher Azcalt, il faut que tu m’apprennes à mener un griffon.


Toutes deux se dirigèrent vers l’écurie aviaire pour rassembler l’équipement de Kaya, abandonnées par ses ravisseurs.


En ramassant les affaires de sa griffonne le regard de Lyvuun fut attiré par une touffe de cheveux attachée par une cordelette laissée bien en évidence sur la selle de la chevaucheuse. Leur couleur flamboyante ne pouvait tromper la jeune femme, Cyorah avait clairement décidé de la narguer ! Elle fixa un instant sa trouvaille avant de la ranger dans sa poche. Pourquoi ? Elle-même ne le savait pas. Relevant la tête, elle vérifia que Sohan n’ait pas vu son geste.


Si elle avait remarqué quelque chose, la jeune légionnaire ne laissa rien paraître. Elle entra dans la stalle d’Azcalt qui l’accueillit en piaillant joyeusement. Sohan caressa la griffonne et se saisit de la selle et du harnais posés le long d’une paroi. En en ressortant, elle dit :


— Allez viens Azcalt, on va t’harnacher dans la cour.


Avec un couinement enjoué, l’animal la suivit.


Quand elles débouchèrent toutes les trois dans la cour, Azcalt sentit le sang séché provenant de Ceyaolt. Elle bouscula Sohan et fila en courant aux côtés de son chevaucheur.


En panique, Azcalt renifla frénétiquement Ceyaolt pour trouver l’origine de l’odeur.

Ceyaolt caressa la tête de sa griffonne et dit :


— Ne t’inquiète pas, va. Il en faudra plus pour que je rejoigne le Jaguar Céleste. Il va falloir que tu sois courageuse d’accord ? C’est Sohan, ma Xochitluchuy qui va te dire le chemin. Sois gentille avec elle. Pas de blague hein ?


Azcalt secoua la tête, colla son bec dans la main de son chevaucheur et s’éloigna après un dernier regard inquiet vers Ceyaolt.


Les sourcils froncés, Sohan suivit les instructions du guerrier pour harnacher Azcalt à la charrette sans l’incommoder plus que nécessaire. Ceci fait, les deux espionnes prirent place dans le véhicule et ils partirent sous le regard mi-agacé mi-émerveillé du tavernier.


Un moment après leur départ, laissant la charge de guide à Lyvuun, Sohan se retourna pour regarder Ceyaolt en souriant gentiment.


— Dis-moi, j’ai raconté une anecdote hier soir et Lyvuun est malheureusement obligée de nous donner des détails sur sa vie, mais nous ne savons pas grand-chose de toi. As-tu une histoire à nous raconter ?


Assis dans la charrette, Ceyaolt, son Tepoztopilli à l’horizontale devant lui hoche la tête.


— J’ai toujours plein d’histoires à raconter, Xochitluchuy. Mais j’ai l’intuition que ce n’est pas une légende de chez moi que tu veux. Y a-t-il une question qui te trotte dans la tête ?


— Quelque chose qui t’est arrivé ? J’ai raconté un pan de mon enfance, tu dois bien avoir une anecdote innocente à nous partager ? répondit Sohan, les yeux pétillants de malice.


— Hum. Je peux vous raconter comment j’ai rencontré Azcalt. Mon pays est très différent du vôtre, la manière dont nous traitons nos quetzalipas n’a rien à voir avec ce que vous faites ici avec vos griffons. Chez moi, ils ne sont pas libres. Ils sont éduqués à obéir, à ne pas réfléchir. Ils subissent un entraînement sévère, cruel même. Ceux qui ne rentrent pas dans le moule, ceux qui échouent, ceux qui se blessent trop gravement pendant l’entraînement, ceux-là sont tués, pour ne pas leur permettre de se reproduire. Ceux qui survivent sont des animaux, des bêtes obéissantes, à l’âme brisée. Mais vous connaissez Azcalt, et vous savez toutes deux qu’elle n’est pas comme ça. J’avais quoi, sept ans ? Et moi aussi on m’avait entraîné, formé, nommé même pour être un ceyaotl, un guerrier.


Ceyaolt soupira.


— C’était un enfer. Dès que je pouvais, je fuyais les entraînements. Un jour, je suis allé me perdre dans la zone réservée aux entraînements des petits quetzalipas au moment de la sélection. Ceux trop petits, trop faibles ou trop étranges étaient séparés des autres. Vous vous en doutez, Azcalt même petite était déjà bizarre. Elle sautait partout, échappant aux types chargés de la sélection. Moi j’étais caché, mais la voir comme ça joyeuse, vive comme je n’avais vu aucun quetzalipa avant ! J’ai éclaté de rire. Et elle, elle s’est jetée sur moi. Et j’ai… on a ressenti un truc dingue ! Ici, vous appelez ça « le couplage ». On s’est appartenu l’un à l’autre immédiatement. Et plus jamais nous n’avons été séparés. Et beaucoup ont essayé pourtant.


Ceyaolt bâilla.


— Je suis fatigué. Il faut que je me repose, je pense.


Il posa sa tête sur le fond de la charrette et s’endormit instantanément


Sohan échangea un regard avec Lyvuun, qui semblait horrifiée par le traitement des griffons chez l’Azca. Les deux jeunes femmes se reconcentrèrent sur la route, le silence seulement brisé par les instructions de Lyvuun sur la façon de diriger Azcalt.

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