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Chapitre 2

Se désintéressant de son interlocuteur en entendant du bruit, Sohan vit Lyvuun se faire traîner dehors sans ménagement par un homme chauve. Elle s’excusa auprès de la personne en face d’elle et jeta quelques pièces sur la table avant de se précipiter à l’extérieur. Elle y découvrit un grand homme manifestement étranger qui aidait Lyvuun à se relever. Elle l’ignora et s’adressa à la jeune femme avec un sourire.


— Sauf ton respect cheffe, à chaque fois tu oublies de ne pas trop boire.


Tendant la main à la nouvelle venue, Ceyaolt déclara :


— Salut enfant de Lactli, celui-ci est Ceyaolt, Chevaucheur de la quetzalipa Azcalt, Chasseur du Jaguar Noir, Gardien du Temple Sacré d’Impa, Amant d’Impa et d’Oremap, Suivant et Protecteur de Lloque Matla le Grand Ambassadeur, et Capitaine de l’armée Lantardienne. Enchanté.


Surprise par tant de titres, Sohan lui serra la main.


— Euh… Salut, je suis Sohan Haukrein, enchantée. Vous m’avez appelée enfant de quoi ?


— Qu’est-ce que tu fous là toi ? marmonna Lyvuun en voyant son assistante. Je t’avais dit de prendre ta journée !


— Je suis venue boire un verre avec une connaissance. Si tu n’avais pas été autant absorbée par ta boisson tu m’aurais peut-être vue, répondit Sohan en riant. Ne vas pas croire que je te suis !


— Ioruhama, tu vas gonfler de ton beau visage si on ne se dépêche pas. Lactlido viens avec nous si tu le souhaites.


Soutenant toujours Lyvuun, Ceyaolt reprit son chemin vers l’écurie.


Sohan leur emboîta le pas, curieuse de découvrir le lien entre l’inconnu et sa supérieure.


Ceyaolt se dirigea vers une des stalles où se prélassait une créature telle que les deux femmes n’en avaient jamais vu. Une belle robe noire recouvrant des muscles puissants, de grandes ailes de la même couleur, c’était visiblement un griffon, mais sa tête possédait un bec jaune vif disproportionné, légèrement recourbé vers le bas.


Ses petits yeux curieux se désintéressèrent immédiatement de l’homme et se posèrent alternativement sur les deux femmes. S’étirant tel un énorme chat, l’animal se leva lentement et d’une démarche chaloupée se dirigea droit vers Sohan.


Riant, Ceyaolt déposa Lyvuun et prit un pot dans un des sacs accrochés à la patère.


— Ne t’inquiète pas Lactlido, Azcalt est gentille. Très curieuse et gourmande, mais très gentille.


Réprimant un mouvement de recul, Sohan regarda l’animal s’approcher d’elle. Elle avança une main prudente pour la poser sur le bec énorme. Le griffon lâcha un petit bruit satisfait qui la fit sourire. Ignorante de l’espèce d’Azcalt, elle s’enquit auprès de son chevaucheur :


— Je n’ai jamais vu un griffon comme… Azcalt, c’est ça ? Qu’est-elle ? Elle est superbe.


Elle commença à tourner prudemment autour du griffon, pour le regarder sous toutes ses coutures.


Déposant délicatement la crème sur le visage tuméfié de Lyvuun, Ceyaolt répondit :


— C’est une race de chez moi. À vrai dire, c’est la seule là d’où je viens. On dit quetzalipa. Ça veut dire jaguar-oiseau.


De son bec immense, Azcalt commence à fouiller les poches de Sohan.


— Quetzalipa ? C’est un nom bien éloigné de ceux que l’on donne à nos races de griffon.

Est-ce que Lyvuun va bien ? Qu’est-ce que vous lui voulez ?


Repoussant gentiment le bec du griffon, Sohan s’adressa à elle.


— Ce que j’ai dans mes poches ne te regarde pas, très chère. Je te serais reconnaissante de ne pas fouiller dedans.


Donnant un léger coup de doigt sur le bec d’Azcalt pour la gourmander, Ceyaolt déclara :


— J’ai une mission à accomplir et seule la Ioruhama Lyvuun peut m’aider. Je ne te connais pas assez, Lactlido Sohan, pour t’en dire plus.


Elle hocha la tête, faisant mine de renoncer à ce savoir. Se promettant à elle-même de poser la même question plus tard à Lyvuun. Puis elle changea de sujet.


— Tu m’appelles Lactlido depuis tout à l’heure. Ça veut dire quoi ?


— Une habitude de mon pays. On porte les noms de notre fonction. Ceyaolt signifie guerrier. Lactlido c’est enfant de Lactli, notre divinité dirigeant les cérémonies religieuses. Te voir m’y a fait penser.


Prenant le temps de réfléchir.


— Difficile à expliquer dans ta langue, mais nos prêtres ne sont… pas des hommes ni des femmes. Ils sont Lactlido…


Surprise, elle recula d’un pas.


— Oh c’est… elle lui fit un grand sourire. Ça me va bien, comme appellation. Et tant qu’on est dans la linguistique, le nom que tu utilises pour Lyvuun, qu’est-ce que ça veut dire ?


Elle fit une pause puis reprit en riant doucement.


— Excuse-moi si je pose trop de questions, la curiosité est mon défaut.


Ceyaolt rit :


— La curiosité est une grande qualité Lactlido ! Pour Ioruhama, c’est une légende de chez moi… Pour faire court, il y a fort longtemps vivait une jeune fille très belle, les yeux bleus comme le ciel. C’est très rare dans mon pays. Tous la courtisaient, mais elle refusait tous les hommes de la ville où elle habitait. Les riches, les pauvres, les beaux, les laids, les jeunes, les vieux… tous. Même les femmes ne pouvaient la séduire. Un jour, un émissaire d’une autre ville vint avec une menace. Soit la ville se soumettait, soit c’était la guerre. Le chef demanda comme il en avait le droit un an pour réfléchir. En repartant, l’émissaire trouva sur son chemin Ioruhama, la jeune fille aux yeux bleus. Subjugué, il partit avec elle.

Tous la maudirent, disant d’elle qu’elle trahissait son peuple. Arrivée dans l’autre cité, elle quitta l’émissaire et devint prostituée. Elle était si belle que tous les plus puissants se l’arrachaient. Elle apprit tous les secrets, les forces et les faiblesses de la ville. Elle en vint même à atteindre son roi. Dans la nuit, après leurs ébats, elle lui planta un poignard dans le cœur.

Elle ne put s’enfuir, et par justice, elle fut condamnée au bûcher. Au moment de sa mort, touché par sa beauté, Oremap la transforma en un nuage de 654 papillons aussi bleus que ses yeux, qui symbolisaient chaque amant qu’elle avait eu, qui s’envolèrent en direction de la ville d’où elle venait, révélant à ses anciens voisins tous les secrets de la cité ennemie. La guerre eut lieu, et c’est grâce aux papillons Ioruhama que ma ville la gagna.


Le regard dans le vague, Ceyaolt fit une pause, pris dans ses souvenirs.


— J’ai lu les exploits de dame Lyvuun, et c’est à cette histoire que j’ai pensé.


— Oh je vois, c’est une histoire intéressante ! Je ne suis pas sûre que « impossible à séduire » corresponde exactement à Lyvuun cela dit.


Elle rit de sa propre blague.


— Vos dieux sont puissants, vous devez les craindre.


Ceyaolt réfléchit.


— Craindre… non, pas vraiment. Ils sont très humains en fait. Et le couple divin Impa et Oremap est très… accueillant pour celui qui les sert bien.


À ces mots, Ceyaolt rougit quelque peu.


Sohan rit franchement en le voyant s’empourprer et lui fit un clin d’œil.


— Très humains… Je vois.


La jeune femme contourna la griffonnelle et regarda Lyvuun.


— Je suis désolée que vous ayez eu à la voir comme ça. Toutes mes excuses pour elle.

Ceyaolt haussa les épaules


— C’est un vice commun par chez vous. Nous n’avons pas d’alcool là d’où je viens… c’est une très mauvaise chose je trouve.


Elle lui jeta un coup d’œil, ne laissant pas paraître de réaction.


— Je suis assez d’accord avec vous. J’en apprécie le goût cependant, à petites doses. Qu’est-ce que vous buvez alors ? Pendant les fêtes ou les rassemblements ?


Refermant son onguent, Ceyaolt se dirigea vers ses fontes et en sortit un fruit dur, marron, de la taille d’un poing.


— On mélange les graines moulues de ce fruit avec du lait. On appelle ça du Cocoa.

Il regarda le fruit avec envie


— C’est la seule cosse qui me reste…


Il la rangea dans ses fontes.


— Je la garde pour plus tard. J’aimerais la partager avec des amis. Faire découvrir ce goût unique.


— Et toi, Lactlido, quelle est ton histoire ?


Pendant la discussion, Azcalt avait posé sa grosse tête sur les genoux de Lyvuun, attendant une caresse.


Intriguée, Sohan pencha la tête.


— Donne ça à certaines personnes chez nous, tu peux être sûr qu’ils trouveront un moyen de le distiller pour en faire de l’alcool.


Elle s’assit en tailleur à côté de Lyvuun, évitant Azcalt pour ne pas déranger la griffonne.


— Oh, vous savez, ma vie n’est pas vraiment passionnante. Je suis née dans la rue, j’y ai passé mes premières années. J’ai un jour choisi de faire les poches à la mauvaise personne. Il avait l’air riche pourtant, cet officier de la Légion, et d’habitude ils sont faciles à dépouiller. Il m’a attrapée et, plutôt que de me jeter en prison, l’officier m’a adoptée.


Elle sourit tendrement à ce souvenir.


— Il m’a élevée et éduquée, et quand j’ai été assez grande, je me suis engagée dans la Légion, comme mon officier adoptif (c’est comme ça que je l’appelais, cela le faisait rire). Et il y a six mois, j’ai été affectée en tant qu’assistante de Lyvuun ici présente.


— Haaa Lactlido est quoi ? Nounou ? De Ioruhama ?


Sohan éclata de rire à cette idée.

— Non, non. Pas du tout. Heureusement d’ailleurs, je plains celui ou celle à qui sera assignée cette tâche. Non, je dois l’aider dans ses tâches quotidiennes, pour la soulager d’une charge de travail. C’est un jour de congé aujourd’hui d’ailleurs, c’est un parfait hasard que je sois ici en même temps qu’elle.


— Chez moi, on dit « le hasard est une chance déguisée ». Content de t’avoir rencontré Lactlido. Très content ! Techniquement, je suis chef de cette expédition, mais Ceyaolt c’est mieux que capitaine, dit-il avec un sourire. Demain, nous partirons en chasse, je laisse Lyvuun te donner le nom de notre proie.


— Contente de t’avoir rencontré aussi, Ceyaolt.


Elle lui rendit son sourire.


— Ça veut dire que tu me considères comme assez digne de confiance finalement ?


Elle avisa Lyvuun, avachie contre le bord de la stalle, silencieuse.


— Demain, c’est un minimum oui. Elle est vraiment sonnée. Ou alcoolisée.


Ceyaolt haussa les épaules


— Tu es curieuse comme un chat. Et si tu es légalement l’esclave de Lyvuun, tu nous suivras. Alors bon… tu verras les détails avec elle quand son esprit sera revenu.


— Le chat, mon animal totem, répondit Sohan avec un sourire éclatant. Je ne suis pas l’esclave de Lyvuun, par contre.


Elle réfléchit un instant.


— Elle a un niveau hiérarchique plus élevé que le mien, parce qu’elle est chevaucheuse, mais je reste libre. Je l’aide, mais je ne lui appartiens pas.


Elle soupira en reposant son regard sur la jeune femme.


— Je lui poserai mes questions quand elle sera en état.


— Oui, toutes mes excuses. C’est comme ça que ça marche chez moi. Un échange de droits et de devoirs. C’est très lourd d’être le maître dans mon pays. Enfin… c’est loin tout ça. Il est tant d’aller dormir, il me semble.


— Aucun souci. Tu as raison, il est temps d’aller dormir. Je vais ramener Lyvuun chez elle.


Sohan saisit sa supérieure sous les bras et l’aida à se remettre sur ses pieds. Elle fit un geste d’au revoir à l’étranger puis traina Lyvuun autant qu’elle la porta en direction de l’habitation de la chevaucheuse.

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