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Chapitre 4

En ville, Sohan se dirigea tout droit vers l’échoppe d’un fermier qu’elle connaissait bien. Elle acheta des fruits, de la viande séchée et à cuire ainsi qu’un peu de lait, comme demandé par Ceyaolt.


Après un moment d’hésitation, elle se décida à passer rapidement chez elle pour prendre une petite dague facile à camoufler sous une jupe ou un pantalon, cadeau de son officier adoptif. Finalement, elle se dirigea vers l’auberge afin de rejoindre ses camarades.


***


Derrière Lyvuun, un cri retentit.


— Reviens ici tout de suite !


La jeune femme fut bousculée avec force. Se retrouvant à plat ventre, elle sentit une patte la retourner avec douceur. Face à elle, un énorme bec jaune avec, au-dessus, une paire de petits yeux noirs la regardait avec curiosité.


— Excuse Azcalt, Ioruhama. Elle t’aime bien, il semble. Elle ne sait pas se tenir.


Kaya émit un sifflement strident, personne ne s’en prenait à Lyvuun, encore moins face à elle ! Voyant sa griffonne se ruer sur Azcalt, Lyvuun repoussa l’imposant bec pour s’interposer. Ne pouvant s’arrêter, Kaya la percuta et l’envoya de nouveau au sol.


— Si tu voulais me tuer Kaya, continue, tu t’en sors super bien, grogna Lyvuun enroulant sur le côté.


Sohan tourna à l’angle de la taverne juste à temps pour voir Lyvuun plaquée au sol par son griffon. Elle fit un arrêt, surprise, et inquiète, pour la santé de sa cheffe. Si elle était blessée, elle passerait plusieurs semaines au lit, et cela signifiait autant d’inaction pour les trois acolytes.


La voyant se relever, elle poussa un soupir de soulagement puis parcourut les derniers mètres la séparant de Ceyaolt. Ignorant les mésaventures de Lyvuun, elle s’adressa au guerrier et à la chevaucheuse.


— J’ai de quoi manger et boire pour deux jours, j’espère que vous avez de la place dans vos fontes. Tiens, Ceyaolt, je t’ai trouvé un peu de lait. Il va falloir que tu fasses attention, le contenant est fragile, il risque de se briser s’il prend des chocs.


Elle saisit la jarre de lait et la tendit à Ceyaolt. Se tournant vers Lyvuun, elle demanda :


— Est-ce que ça va ? Tu fais beaucoup d’allers-retours par terre ces temps-ci.


— Ça va, répondit la chevaucheuse en se massant le dos. J’espère juste que ce sera la dernière fois, mais étrangement j’en doute.


Kaya s’approcha la tête basse.


— Ce n’est rien. Mais ce n’est pas comme si je ne t’avais pas prévenu !


La griffonne siffla et blottis dans tête contre la poitrine de la jeune femme.


— Mais non, je ne t’en veux pas.


Lyvuun caressa Kaya pour la rassurer.


— Désolée pour l’accueil, Azcalt. Kaya est assez possessive. Vous apprendrez à vous connaître, en douceur !


Elle jeta un œil amusé à sa griffonne qui lança un regard mauvais à la monture de Ceyaolt.

Azcalt baissa la tête, confuse d’être responsable de la situation. Ceyaolt lui saisit le bout du bec et se pencha en avant pour qu’elle le regarde dans les yeux.


— Mana allin ! Doctormi kani ! Aswantam kanchirimunqa !


De son autre main, il lui tapotait le haut de crâne avec ses phalanges. Azcalt émit un petit piaillement de détresse puis elle se jeta sur le dos, entraînant le grand Azca avec elle.


Sans y prêter attention, Azcalt, les quatre pattes en l’air, les ailes repliées le long du corps, regarda Lyvuun et Kaya dans l’attente de leur réaction. Ceyaolt se releva et se tourna vers Sohan :


— Merci Lactlido. Je pense que le mieux est de la donner à Lyvuun jusqu’au campement. Azcalt est un peu trop excitée pour les objets fragiles comme tu vois.


— Au fait, jolie Lactlido. Tu aimes la vitesse ?


Amusée par le comportement d’Azcalt, Sohan sourit. Le voyage allait être mouvementé, avec les deux griffonnes. À la question de Ceyaolt, elle pâlit et bredouilla.


— Je. Hum. Ça ne me dérange pas, on va dire.


Changeant de sujet, elle se reprit.


— Comment est-ce qu’on organise les vivres entre les griffons ? À part le lait qui ira sur Kaya, visiblement.


Ceyaolt haussa les épaules


— Azcalt peut porter pas mal. Ça la ralentira un peu, mais on devrait quand même aller plus vite qu’un cheval. Au galop.


Il ponctua sa dernière phrase d’un clin d’œil.


Sohan déglutit, mais ne répondit pas à la pique. Elle regarda Lyvuun et Ceyaolt tour à tour.


— Kaya a sûrement besoin d’être légère pour voler correctement ? Donc on lui donne les fruits ? Et à Azcalt la viande ? Ça irait à tout le monde ?


Elle avait l’espoir, probablement vain, que le poids pourrait ralentir Azcalt suffisamment pour ne pas la mettre trop mal à l’aise.


— Ça me va ! répondit Lyvuun. Et pas d’inquiétude pour le lait, Kaya sait être douce quand elle le veut ! Surtout si on lui promet de la bonne truite en retour !


La griffonne releva la tête avec intérêt, faisant rire sa chevaucheuse. Remarquant la pâleur de son assistante, Lyvuun se rapprocha d’elle et lui posa une main sur l’épaule.


— Ça va aller. Au moins cette fois tu seras plus proche de la terre ferme si tu tombes, rit-elle, faisant allusion à leur première tentative de voyage à dos de griffons en duo.


Commençant la répartition des vivres entre les deux griffons, Sohan eut un rire jaune en direction de Lyvuun, dégageant sa main de son épaule. Elle lui souffla à voix basse :


— On avait dit qu’on en parlait plus.


Plus fort, elle ajouta avec un sourire feint :


— Ça fait super mal ! Je suis pas entraînée pour ça moi !


Elle se détourna de Kaya pour s’approcher d’Azcalt, les sacs de viande dans les mains, et les rangea dans ses fontes.


— Comment est-ce que tu veux qu’on s’installe, Ceyaolt ?


— Ma selle est plus longue que celle d’un volant. Le mieux pour la répartition du poids et ton confort, c’est que tu t’assieds devant moi.


Il fit un clin d’œil à Sohan.


— Et puis comme ça, tu pourras t’appuyer sur moi si tu as peur.


— Ta proposition me va, répondit Sohan en retournant son clin d’œil à Ceyaolt.


Lyvuun roula des yeux en entendant cette dernière remarque, mais ne put s’empêcher de chuchoter à Ceyaolt :


— Très bonne technique de rapprochement dit moi… Dommage que Kaya ne supporte pas deux personnes sur longue distance, hein ?


Riant de bon cœur, Ceyaolt s’exclama à haute voix :


— C’est l’avantage des quetzalipas. Ils ne volent pas, mais ils sont très forts, très rapides et très endurants. Porter deux personnes c’est facile. Surtout que Lactlido est pas très épaisse.

Jetant un œil à Azcalt toujours couchée par terre, il ajouta :


— Bon Azcalt. Ça suffit. Relève-toi ! Ioruhama, tu pourrais l’excuser ? Sinon elle va rester comme ça des heures.


Sohan se mit légèrement en retrait et attendit tranquillement que les deux chevaucheurs aient fini leur préparation.


— Ils sont peut-être plus robustes, mais visiblement ils ne sont pas plus obéissants quand ils décident de n’en faire qu’à leur tête ! constata Lyvuun en riant.


Elle se tourna vers sa griffonne


— Je vais m’approcher d’Azcalt, mais c’est uniquement pour t’excuser de ton comportement. Puis regarde comme elle est adorable !


Kaya tourna la tête en soufflant.


— Je savais que tu accepterais, lui dit sa chevaucheuse en lui tapotant le cou.


Elle s’avança vers la griffone qui la fixait toujours de ses petits yeux noirs. La jeune femme adressa un regard à Ceyaolt. Ne sachant trop quoi faire, elle prit l’initiative de gratter le cou de l’animal. Ce genre de signe d’affection plaisait à Kaya donc pourquoi pas à Azcalt ?


Extatique, la griffone tendit un peu plus le cou pour apprécier les gratouilles en ronronnant très fort. Puis, une fois la main caressante partie, elle se redressa d’un bond, s’ébroua pour chasser la poussière et colla son bec sous la main de Ceyaolt.


— Je crois que nous sommes prêts à y aller, dit-il.


Sans autre forme de procès, il se mit en selle. D’un geste de la main, il invita Sohan à le rejoindre et la hissa sans le moindre effort devant lui. Quelque peu déséquilibrée, la jeune femme appuya son dos contre le torse de l’Azca.Elle remua pour retrouver sa stabilité, puis saisit l’avant de la selle, tâchant de ne pas se crisper, sans grand succès.


— Je suis désolée d’avance pour le voyage désastreux que je vais te faire passer, grommela-t-elle entre ses dents.


Malgré la peur que lui inspirait le voyage en griffon, même terrestre, l’étreinte de Ceyaolt la distrayait.


Le grand guerrier lui murmura à l’oreille :


— Avec toi dans les bras, ce voyage ne peut être que merveilleux, Lactlido.

Azcalt démarra, prenant de l’allure à chaque foulée. Elle atteint sa vitesse de croisière au bout de quelques mètres. Pour ses passagers, le paysage défilait à vive allure.


Lyvuun les regarda disparaître, un sourire aux lèvres.


— J’ai l’impression qu’on va passer une bonne partie du voyage en tête à tête, dit-elle a sa griffonne en ajustant ses lunettes de vol.


Elle s’installa ensuite sur son dos, vérifia toutes ses attaches et fit décoller sa monture dans un nuage de poussière. Rapidement, le duo prit de l’altitude et survola leurs camarades.

En quittant la taverne, Lyvuun, Sohan, Ceyaolt et les deux griffons s’engagèrent sur la route direction : la Capitale. La première dans les airs, chevauchant Kaya. Les autres à terre, sur Azcalt.


***


À l’orée d’une forêt dense, la chevaucheuse fit atterrir sa griffonne afin de continuer à terre, de peur de perdre ses compagnons de vue en volant au-dessus des arbres. En la voyant arriver, Ceyaolt ralentit l’allure d’Azcalt, au grand plaisir de Sohan.


Au détour d’un sentier sylvestre, Azcalt s’arrêta quand un tronc couché en travers du chemin se présenta devant eux. Kaya ne prit pas cette peine et sauta par-dessus le tronc, confiante.

À quelques mètres de l’obstacle, ses pattes avant s’enfoncèrent profondément dans le sol. La griffonne poussa un glapissement de surprise et se débattis. Elle réussit tant bien que mal à libérer ses antérieurs et à revenir sur la terre ferme. Lyvuun resta de justesse en équilibre sur sa selle.


Sautant à bas d’Azcalt, Sohan se rapprocha de Lyvuun et lui toucha doucement le bras. Elle s’adressa autant à la chevaucheuse qu’à la griffonne.


— Tout va bien ?


Elle laissa un silence en observant le sol avant de reprendre :


— Si le sol est aussi spongieux, nous devrions faire un détour pour ne pas prendre de risques.


Descendant d’Azcalt, Ceyaolt les rejoignit. Il tâta le sol derrière l’arbre et il se redressa.


— Humm, étrange. Cet arbre, il n’est sans doute pas tombé tout seul. Azcalt, phinkiymanta !


Dans l’instant, Azcalt pris son élan, sauta à plusieurs mètres de hauteur et s’agrippa à l’arbre le plus proche. Elle grimpa le long du tronc à la force de ses griffes et disparut dans les frondaisons.


Sohan regarda l’animal faire avec des yeux ronds. Jamais de sa vie elle n’avait vu quoi que ce soit grimper de cette manière. Puis, elle posa son regard sur Ceyaolt.


— De quoi est-il tombé, à ton avis ?


Réfléchissant, Ceyaolt répondit :


— Couché comme ça, pile pour nous arrêter, c’est soit un avertissement, soit un piège. Des brigands ? Pourquoi ils n’attaquent pas par contre... Peur de nous peut-être ?


— Tu as raison, c’est étrange, acquiesça Sohan. Nous ne devrions pas rester à découvert au milieu du chemin comme ça, on fait des cibles trop faciles. Tu as envoyé Azcalt regarder les environs ?


Elle s’éloigna de Kaya pour scruter le couvert des arbres à côté de leur position.


Ceyaolt hocha la tête, la lance qu’il avait récupérée dans ses fontes à la main. D’un seul bloc de bois de presque deux mètres, sa pointe était constellée de pierres noires tranchantes comme des rasoirs. C’était une arme comme Sohan et Lyvuun n’en avait jamais vu.


Lyvuun descendit de Kaya et vérifia qu’elle ne soit pas blessée. Heureusement, il y avait eu plus de peur que de mal. Se redressant la chevaucheuse récupéra l’arc qui ne la quittait jamais et commença à le monter en surveillant aux alentours. Beaucoup de ses coéquipiers s’étaient moqué de cette arme peu commune à leurs fonctions, mais Lyvuun n’en avait que faire, son arc lui avait sauvé la vie bien plus souvent qu’on pourrait le croire.


Malgré leurs efforts pour percer l’obscurité du sous-bois, les légionnaires ne virent rien bouger. Rien d’anormal. Azcalt revint un peu plus tard, bredouille.


— Tu n’as rien trouvé ma belle ? demanda Ceyaolt à sa griffonne.


Azcalt secoua la tête.


— Pas grave. Continuons, amies. Mais prudence. Lactlido, tu veux bien monter sur Azcalt ? Tu pourras voir plus loin.


Marchant en avant, Ceyaolt profita de la longueur de sa lance pour tâter le sol à la recherche d’un chemin sûr.


Sohan remonta sur le dos d’Azcalt, priant tous les dieux pour qu’elle ne décide pas de faire des bonds de plusieurs mètres. Elle regarda en arrière pour s’assurer que Lyvuun et Kaya suivaient bien. Les oreilles et les yeux aux aguets, il lui semblait voir un homme derrière chaque arbre.


Lyvuun quant à elle était remontée sur Kaya, arc armé. La jeune femme avait rattaché les sangles de sa selle : si elle voulait viser juste, son maintien était primordial. Elle avait également demandé à la griffonne d’utiliser sa vision perçante pour détecter le moindre mouvement suspect et de l’orienter dans la bonne direction pour qu’elle soit plus rapide à décocher sa flèche.


Le jour commençait à décliner quand Ceyaolt annonça :


— Il ne se passera plus rien. Et cette tension est mauvaise pour les nerfs. Ioruhama, Lactlido, si nous montions le camp ?


Comme pour approuver l’idée, Azcalt s’asseya brusquement. Sohan perdit l’équilibre et se retrouva par terre en un clin d’œil.


— Je crois que ton griffon est d’accord avec toi, dit-elle en se relevant. Montons le camp pour la nuit.


Sans plus de procès, elle partit chercher du bois pour démarrer un petit feu. En revenant, elle déclara :


— Je vais prendre le premier tour de garde si vous voulez. On est jamais trop sûrs et c’est moi qui ai fait le moins d’effort aujourd’hui.


Un sourire en coin, l’Azca répondit :


— J’espérais autre chose pour notre première nuit sur la route, mais c’est judicieux. Viens me réveiller quand il sera temps, je prendrais le suivant.


Sa tente montée, Ceyaolt s’assit près du feu, installa de quoi faire chauffer et commença à préparer le repas.

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