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Chapitre 8

Durant la nuit, une ombre sombre se faufila dans la chambre du couple. Les légers ronflements de Sohan couvrirent les bruits de pas que le plancher décalé faisait résonner dans le calme. La jeune femme s’agita doucement dans son sommeil, quand tout à coup une main se posa sur sa bouche.


Dans un sursaut, Sohan ouvrit les yeux et tendit le plat de la main pour frapper le perturbateur. La main étrangère quitta sa bouche, la légionnaire en profita pour se lever d’un bond, alerte. Elle se mit en garde, faisant face à l’intrus.


Ceyaolt, réveillé par le mouvement brusque de sa compagne, s’éveilla d’un coup. Observant la scène, il vit des ombres dont la seule tangibilité était les lames de leurs couteaux qui brillaient par intermittence dans la lumière de la lune. Une des ombres couina :


— On veut juste la môme, le basané. Tu nous la laisses et on te fait rien.


Sohan grinça des dents.


— Et vous lui voulez quoi à « la môme » ?


Ne pas voir ses adversaires la mettait mal à l’aise, mais en se concentrant, on pouvait entendre le léger grincement des lattes du plancher ployant sous le poids des invisibles.


— C’est les ordres. Tu viens avec nous sans faire d’histoire et il vous arrivera rien à toi et à ton singe. Sinon on commence par lui, et on s’amuse avec toi. On doit te ramener vivante, pas forcément en bon état.


Sohan poussa un ricanement désabusé. Comme si elle allait se laisser faire. À l’heure actuelle, ni Ceyaolt ni elle n’avait d’arme à portée de main. Tenter de bouger pour en attraper une voulait dire prendre le risque de se faire frapper par une lame.


Sohan réfléchit rapidement. Dans tous les cas, elle ne serait tuée que par accident. Cela pouvait lui donner un avantage. En utilisant le drap tendu sur le lit, elle pouvait essayer de bondir sur l’une des ombres et la désarmer. Avec l’effet de surprise, cela pouvait marcher. Mais il fallait compter sur les autres pour être suffisamment distraits pour ne pas attaquer de suite. Et sur Ceyaolt pour attraper une arme et venir l’aider.


Elle considéra le tas formé par leurs affaires le long du mur, puis échangea un regard avec son compagnon. À son expression, elle devina que Ceyaolt avait compris son plan. Et qu’il ne l’approuvait pas.


Ceyaolt secoua la tête en signe de refus. À voix basse il dit :


— Ioruhama, vite ! Je les retiens.


Poussant un trilliement strident, l’Azca saisit les draps et dans un mouvement souple, le jeta tel un filet vers la voix entendue plus tôt. Nu, sans armes, il sauta sur les formes emprisonnées, espérant surprendre suffisamment leurs adversaires pour laisser une ouverture à Sohan.


Sans plus réfléchir, Sohan sortit précipitamment de la chambre pour aller chercher Lyvuun. Au passage, elle en profita pour frapper une des formes prisonnières du drap, lui arrachant un grognement.


Dans sa chambre, Lyvuun dormait à poings fermés. Inconsciente du danger encouru par ses camarades. Sohan lui jeta sans ménagement ses armes à la figure. Pas le temps pour les politesses.


— Lyvuun ! Lève-toi ! On nous attaque. Ceyaolt est seul avec eux. Vite !


Elle attrapa la dague de la chevaucheuse et retourna en courant dans sa chambre.

Là-bas, le combat faisait rage. Un homme inconnu était étendu au milieu de la pièce, la nuque tordue dans un angle étrange. Le grand Azca, en position de lutte, plusieurs coupures suintant de sang sur le corps, était aux prises avec des formes mouvantes. À l’entrée des deux femmes, il tourna légèrement la tête, son attention détournée par le bruit de la porte. Une lame en profita pour trouver le chemin de son visage.


Dans un mouvement vif malgré la douleur, Ceyaolt saisit le poignet de son agresseur, le tira vers lui sèchement et lui décocha un coup de poing d’une terrible violence en plein visage. Une gerbe de sang vola. L’homme réapparu dans un clignement, le nez enfoncé profondément dans le crâne. Sa vengeance accomplie, l’Azca s’effondra au sol, inanimé et le visage ensanglanté.


— On essaie d’en garder un en vie, grogna Sohan à Lyvuun, les dents serrées. J’ai quelques questions à poser.


Elle se faufila contre le mur pour rejoindre Ceyaolt. L’une des formes tendait son couteau pour l’achever. Furtivement, la jeune soldate sauta sur ce qui semblait être son dos et le frappa à deux reprises. La forme cracha du sang en une longue gerbe, un poumon perforé. Il mourut dans un gargouillis infâme.


Le combat avait l’air terminé, mais dans le silence, un bruit de respiration discrète arriva aux oreilles de Sohan.


La jeune femme vérifia rapidement que Ceyaolt était toujours en vie. Rassurée, elle se concentra sur la respiration.


— Vous pouvez encore vous en sortir vivant si vous vous montrez maintenant.


Lyvuun ferma la porte et se plaça de manière à en bloquer l’accès, empêchant le détenteur de la respiration de leur faire faux bond. Derrière le lit, un pan d’ombre se détacha pour poser un couteau par terre.


L’homme abaissa sa capuche, révélant un visage quelconque, mais terrifié.


— Si je parle, elle me tuera vous comprenez ?


Sohan s’accroupit devant lui, furieuse. Elle fit tinter la lame de la dague par terre, lui rappelant la menace imminente.


— Et si tu ne parles pas, c’est moi qui te tue. Tout de suite.


— Dame Cyorah me fait bien plus peur que vous…

Devant l’air implacable de Sohan, l’homme blêmit.


— Par contre, si vous me laissez partir, je peux sauver votre ami là. Il n’en a plus pour très longtemps sans l’antidote.


Gardant le visage fermé, Sohan se leva et tendit la main vers l’homme.


— Donne-le-moi. Je ne suis pas assez naïve pour te laisser l’approcher. Nous te laisserons partir quand il sera revenu à lui.


L’homme sortit deux fioles, une verte et un rouge et les tendit.


— Je suis pas stupide. Y en une c’est l’antidote, l’autre c’est le poison. Je vais jusqu’à la fenêtre et je vous dis laquelle est la bonne. Et en gage de bonne fois, je vous donne même des infos. De toute façon, va falloir que je disparaisse, alors…


En prenant les fioles, Sohan fit un geste sec de la tête en direction de la fenêtre. Elle accompagna l’homme sur quelques pas, notant les détails qui lui permettraient de le reconnaître si besoin. Alors qu’elle s’arrêtait près de Ceyaolt, elle annonça :


— Dis-nous tout. Et n’essaie pas de m’avoir, ma dague court plus vite que toi.


L’homme s’assit sur la fenêtre, une jambe à l’extérieur prêt à sauter.


— Bon, on a été embauché pour vous ralentir. On devait te choper toi et abîmer le moins possible le grand tout nu. Et interdiction de toucher à la chevaucheuse. Y avait un gros paquet en cas de réussite.


Au fond de la pièce, Lyvuun se renfrogna. Sohan reste silencieuse, attendant la suite sans quitter l’homme des yeux. Elle posa une main sur le torse de Ceyaolt pour contrôler son pouls.Celui-ci était toujours puissant, mais erratique.


— Ha oui, pour ton étalon… le poison c’est la fiole rouge. Mais t’inquiète pas trop, il va juste faire de beaux rêves. Enfin si il perd pas tout son sang. Lui donne pas la verte par contre. La beliane c’est une saloperie !


Sur ces mots, l’homme bascula vers l’extérieur.


Sohan resta un moment sans rien dire, regardant la fenêtre où venait de disparaître l’intrus.

— J’espère qu’il va mal retomber et se briser la nuque, marmonna-t-elle.


Elle se tourna vers Lyvuun, toujours contre la porte, le visage fermé.


— Tu veux bien aller voir avec le tenancier s’il a de quoi panser ? Je vais essayer de le remettre sur le lit.


Sohan, après bien des efforts, réussit finalement à poser la carcasse inerte de Ceyaolt sur le lit. Utilisant la taie d’un des oreillers elle tâcha de juguler le sang qui coulait de la plaie. Lyvuun revint bien vite avec des bougies et l’aubergiste qui portait un bac d’eau propre et des tissus. La plaie nettoyée et les cadavres retirés de la chambre, à la lumière tremblotante des flammes, la terrible vérité éclata : le couteau avait emporté l’œil droit du guerrier Azca.


La stupeur passée, Sohan jura. Elle ne se laissa pas le temps de se morfondre et entama la fabrication d’un bandeau de fortune pour cacher la blessure. Elle découpa des bandes grossières dans le drap puis les tressa pour en augmenter la robustesse. Son travail achevé, elle le posa sur le lit à côté de Ceyaolt, puis elle s’habilla et sortit de la pièce après un dernier coup d’œil au guerrier.


— Normalement, ce genre de chose n’arrive jamais ici, couina l’aubergiste en s’imaginant déjà avoir des problèmes avec la légion.


Lyvuun le rassura immédiatement :


— Vous n’y êtes pour rien. Ces hommes nous ont certainement suivis depuis la forêt. Retournez dormir, nous nous occuperons de lui.


Elle attendit que l’homme ait regagné sa chambre pour tirer Sohan avec elle dans la sienne, loin des oreilles indiscrètes. Une fois à l’intérieur elle vérifia que son amie ne soit pas blessée, car elle se doutait que le choc qu’elle venait de subir puisse affecter sa perception des choses.


— Ne t’inquiète pas pour lui, dit-elle en constatant son air soucieux. Quelque chose me dit qu’il est bien plus résistant que beaucoup d’hommes et le danger est loin à présent. Celui que tu as laissé partir sera certainement mort dans quelques heures.


Elle marqua une pause et réfléchit à voix haute.


— Sa réponse m’intrigue quand même. Pourquoi Cyorah nous veut-elle vivants ?


Sohan s’assit sur le lit, les épaules basses, regardant le sol.


— Tu as raison. Mais avec un œil en moins, il va devoir tout réapprendre. On ne pourra plus compter sur lui en combat avant un moment.


Elle leva les yeux vers une Lyvuun pensive.


— C’est toi qui auras le plus d’informations là-dessus. Elle doit avoir des projets pour nous. À quel point est-elle puissante ? Désolée de ne pas prendre de pincettes, le danger est trop proche pour ça.


— Honnêtement, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elle nous veut, mais il est clair à présent qu’on la dérange. Plus on se rapprochera d’elle, plus ses actions risquent de devenir dangereuses. Pour le moment, elle n’en veut pas à nos vies, mais ça pourrait rapidement changer, mais quand ? Je ne sais pas.


Lyvuun se laissa tomber aux côtés de Sohan en soupirant.


— Et pour ce qui est de sa puissance… Déjà à nous trois et en état de nous battre c’était très peuprobable qu’on puisse l’arrêter, mais là… Je pourrais essayer de lui parler, pour comprendre et détourner son attention, mais j’ai peur qu’elle s’en prenne à vous. Pour une raison qui m’échappe je n’ai pas l’impression qu’elle désire me tuer, elle l’aurait déjà fait depuis longtemps sinon.


Sohan eut un sourire sans humour.


— Au moins, il y en aura une de nous qui survivra. C’est toujours mieux qu’aucun.


— On va s’en sortir, la rassura Lyvuun en lui frottant le dos. Retourne te coucher, je monte la garde au cas où nos amis décideraient de revenir, même si j’en doute. Et j’irais vérifier régulièrement l’état de Ceyaolt.


Sohan la remercia et s’étendit sur le lit de l’espionne. Épuisée par les évènements, elle s’endormit à peine allongée.


Lyvuun ouvrit la porte et se positionna entre le couloir et la chambre, attentive au moindre bruit. De temps à autre, elle faisait une ronde, vérifiant que Ceyaolt dorme bien et que son état ne se dégrade pas.

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